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Bilan spirituel

Bilan spirituel du XXe siècle et perspectives pour le XXIe siècle, par le Père Calvez, sj

Il s’agit ici de prendre le terme spirituel au sens le plus large, et non pas seulement étroitement religieux : il s’agit de l’homme dans les dimensions les plus élevées de sa recherche.

Le XXe siècle

C’est un siècle d’extrêmes contrastes :

Siècle de la plus extrême violence qu’on puisse imaginer,
Guerres, dizaines de millions de morts, dizaine étant très largement au pluriel, camps de concentration, camps d’extermination, shoah… Cette violence a souvent été en relation avec des utopies, des promesses de réalisation messianique de l’homme les plus grandioses qu’on ait jamais conçues ; elle a engendré une atmosphère d’exaltation et de drame spirituels : le national socialisme a annoncé son « règne de mille ans » et le bolchevisme avec son communisme a prévu la fin de l’histoire ou de la préhistoire.
Il faut se replonger dans les archives des années 20 de l’Union soviétique pour mesurer la force de la conviction messianique qui anima un temps le peuple russe et les autres peuples de l’Union soviétique : on se comprit comme le noyau de l’humanité nouvelle, enfin fraternelle, surmontant toute la division née de la propriété, de l’enlisement des hommes dans l’adhésion au matériel.

Donc, siècle d’explosion, mais en même temps, siècle de grands gestes de résistance religieuse et de charité,
dans les camps ou les geôles, on rencontre les figures des Kolbe, des Michelet, des Bonhoeffer, des Delp ou des Béda Tsang… Dans la misère du tiers monde le plus sordide aussi, on rencontre mère Teresa.

Siècle d’événements de grande portée spirituelle,
Réconciliation franco-allemande dans les années qui suivirent la deuxième guerre mondiale marquant par là le commencement de l’Union européenne ; décolonisation qui fit en terminer avec le fatal sentiment d’une humanité divisée entre des porteurs de lumière et des peuples dans la ténèbre plus ou moins congénitale.

Siècle d’érosions formidables de la croyance et de la pratique religieuses dans le christianisme,
Cette déchristianisation provient sans doute du fait que les racines n’étaient pas assez profondes pour faire face aux interrogations nouvelles de la science, des idéologies, des utopies de la terre, ou encore du bien-être dans la deuxième moitié du siècle.

Mais aussi siècle de renaissances spirituelles significatives,
Le catholicisme français, revenant de la sécheresse voltairienne et rationaliste du XIX e, a retrouvé vie, pour une longue période en tout cas, avec des mouvements de toute sorte dès le début du XX e siècle : réimplantation dans des milieux populaires avec l’action catholique ou la mission ouvrière, mais aussi mouvements intellectuels avec les grandes figures de Maritain, Mounier, Teilhard de Chardin ou encore Madeleine Delbrel ; avec aussi le Bergson des Deux sources de la morale et de la religion, sauvé du rationalisme, rapproché de la mystique, presque devenu chrétien, retenu seulement paraît-il par sa volonté de ne pas trahir son peuple juif persécuté ; avec enfin un dernier exemple en Allemagne avec Edith Stein.
Si nous changeons d’hémisphère, la mission en Afrique a réussi à en faire un continent presque à moitié chrétien au bout d’un siècle ; ou encore la mission en Asie a conduit en cette fin de siècle à des situations minoritaires mais tellement significatives (voir le dernier synode des évêques d’Asie) . L’Amérique latine enfin a connu un réveil de grande portée après le Concile Vatican II : Médellin ou Puebla sont des symboles très importants pour le monde entier.

Qui a débouché sur Vatican II.
Le mot vient d’être cité : le Concile Vatican II est l’événement chrétien le plus considérable du XX e siècle (tout le monde était au Concile), avec une caractéristique principale de réveil évangélique, de retour à l’origine : des évêques sortant de leurs palais poussiéreux, des quantités de religieux allant rejoindre des populations abandonnées dans des favelas par exemple, des mouvements d’écoute de l’Esprit ou de prière surgissant aussi dans maintes régions. Les catholiques se sont mis à lire la Bible, ce qu’ils n’avaient souvent pas fait dans les périodes antérieures.
Il faut faire ressortir une déclaration cruciale, Gaudium et spes, disant que la vie vraiment religieuse n’est pas affaire que de dimanche, mais de quotidien, de social, politique, professionnel, et familial, etc… Tout cela a eu un impact considérable.

Le XXIsiècle

Comment se présente-t-il, qu’exige-t-il de nous ?

Il y a d’abord ceci : comme rien ne s’est passé avec le changement de siècle, nous prenons conscience que le siècle à venir va être, et peut-être plus que le précédent, nous verrons plus loin pourquoi, un siècle comme un autre : avec toutes les techniques disponibles, l’homme se retrouve appelé à vivre entre sa naissance et sa mort, comme toujours, porteur d’un mystère, traversé par une recherche essentielle à travers tout ce qui l’occupe, l’absorbe, le divertit, ne le satisfait pourtant pas, et ne le distrait jamais complètement de cette recherche essentielle : attiré par un… invisible. Cette évidence frappe davantage par contraste quand l’évolution technique est si puissante.
Nous sommes bien en peine de nommer cet invisible, même avec l’Evangile ; nous nous méfions de tant de mots et de formules qui se sont usés dans le passé. Mais nous sommes des hommes et des femmes comme Augustin des Confessions, Thérèse d’Avila de la Vie par elle-même, comme tant d’autres chercheurs, tirés vers quelque part…, mystérieux humains, « un peu moins que des dieux » comme dit le 8 éme psaume.
On a bien pu croire au XX e siècle qu’il y avait des « échappements temporels », telles toutes nouvelles humanités prêtes à surgir près de nous, des destins extraordinaires prêts à s’inscrire, sociaux, politiques, scientifiques : mais en fait, « nous sommes des hommes ordinaires », comme Boris Eltsine a su le dire aux Russes qui avaient pu croire être le noyau d’une toute nouvelle humanité.
En termes jésuites, nous voici bien ramenés à chercher Dieu dans l’infime, dans le quotidien, Dieu pourtant, vraiment. Saint Ignace disait : n’être limité par rien, être néanmoins contenu dans l’infime, le plus petit, voilà qui est divin. Première chose donc, la situation nous appelle à nous enfoncer dans de l’ordinarité, c’est ce qui se propose à nous malgré tout le clinquant de nos civilisations matérielles. Dieu est dans l’infime.

Pourtant, il ne s’agit pas du tout de vivre sans espoir ; le père Arrupe, supérieur général des jésuites, auprès duquel Jean Yves Calvez a travaillé pendant quatorze ans comme assistant, de 1971 à 1983, ne cessait de dire son sentiment que l’humanité était toute jeune : quelques dizaines de milliers d’années soit une infinité sur 14 milliards depuis le Big Bang ; l’humanité peut donc bien se promettre encore de longues durées, il se passera encore beaucoup de choses. L’Eglise lui paraissait toute jeune aussi. On pouvait du coup s’expliquer qu’encore enfant, elle avait pu trébucher, dans les deux premiers mille ans. Quelle pléiade de saints déjà, des figures extraordinaires, après Jésus le premier : François d’Assise, Thérèse encore, Ignace, Xavier, Vincent de Paul, Ozanam, mère Teresa, Kolbe… Pourtant ce n’était sûrement qu’un très petit commencement. Penser l’Asie « chrétienne », c’est ce à quoi s’occupait le père Arrupe, aussi invraisemblable que cela nous paraisse ; mais qui eût pensé il y a cent ans à l’Afrique presque à moitié chrétienne évoquée plus haut ?
Le XXIè siècle qui commence tranquillement doit nous faire prendre cette longue respiration, nous faire prendre conscience du long terme devant nous, et nous permettre de vivre avec beaucoup d’espoir.

Au vu de tous ses faux pas dans ces deux premiers millénaires, il est bon que l’Eglise se repente : elle est certes la communauté des saints, mais quand même, elle a méprisé les juifs, elle a lancé les croisades, elle a fait appliquer ou laissé appliquer des peines injustes, contraires à la liberté de conscience. Evoquons simplement le cas Giordano Bruno, dont on a reparlé au printemps dernier.
Il est bon qu’avec son vieux pape si sensible à l’histoire de ces grands péchés, nous apparaissions à nos frères humains dans le sac et la cendre. L’année 2000 restera marquée par cela. L’Evangile n’y aura rien perdu. Pour l’instant il faut que nous persévérions assez dans cette humble attitude.

Nous commençons quand même ce siècle assez fiers ; du moins, beaucoup de gens sont fiers… de l’économie et en particulier de la mondialisation. Un peu moins fiers depuis quelques mois avec une bourse qui est redescendue après être montée aux étoiles ! Tout de même, on est en gros, encore, assez fiers de toute cette grande activité, cette super activité… Il ne s’agit pas de dire qu’elle ne durera pas. Même si elle dure, il est déjà clair qu’elle ne dure que dans la division de l’humanité : division entre les manipulateurs de symboles et les autres, les soutiers comme disait il y a quelques années un ministre américain du travail, M. Reich. Une autre formulation de cette division consiste à classer l’humanité entre le petit nombre d’individus qui influent sur l’orientation des capitaux et par là le destin de l’immense majorité des hommes et le très grand nombre qui n’ont à apporter à l’échange économique que leur travail, très dépendants, voués à la passivité du métro-boulot-dodo ; et les hommes, pourtant bien égaux en Dieu, sont classés ainsi presque de par leur naissance.
Il y a quelques mois, un grand financier, parlant à un certain nombre d’autres grands financiers a pu dire « Nous avons la charge de la gestion de l’économie mondiale ». « Nous réussirons ensemble, ou nous échouerons ensemble, ajoutait-il ».
Mais qui les a investis, qui les a élus à tout ce gouvernement ? Il faut bien avoir en tête qu’à l’échelle des cent ans du siècle qui vient de commencer, ou des mille ans prochains, il n’est pas imaginable qu’on ne s’interroge pas sur toute cette structure. De ce fait, n’attendons pas trop pour commencer à réfléchir aux conditions d’une société où tous les hommes seraient mieux respectés, auraient tous part à la responsabilité. Ce n’est pas simple, mais il faut s’y mettre. C’est un gros problème devant nous. On a entendu les prodromes de l’orage à Seattle, Davos, Washington ou Chiengmai…

Il y a d’autres problèmes, formidables eux aussi : la science ouvre la voie à mille manipulations dans des zones très délicates pour notre destin d’hommes ; l’humanité est dans l’attente, du meilleur peut-être, ou du pire aussi. Il est nécéssaire d’établir des contrôles, des moratoires, des interdictions, des précautions… Cela ressort souvent. Mais on ne peut manquer de penser qu’il n’y a de contrôle que dans la conviction de chacun, du plus grand nombre en tout cas. Alors, il faut une éducation raffinée, sérieuse et profonde, pour que chacun ait bien intériorisé ce qu’est l’homme… On peut imaginer toute manipulation qu’on voudra, l’esprit, lui, est l’esprit, il n’est pas en peut-être : si nous sommes esprit, liberté, en relation par là avec l’infini, Dieu, en cela il n’y a pas de degrés, il n’y a pas à se demander si l’homme peut être demain autre chose qu’esprit, autre chose que liberté ; par définition il ne serait alors que moins qu’esprit, l’homme doit se définir par cette auto-saisie comme esprit, comme liberté.
Il faut en arriver à ne pas hésiter un instant là-dessus, ou bien nous ne sommes plus sûrs d’être des hommes… Eduquons-nous à cela ? C’est l’une des questions principales aujourd’hui… Si nous ne le faisons pas, nous risquons de prendre la responsabilité de l’apparition d’apprentis sorciers en multitudes. Au XX e siècle déjà, les seuls qui ont tenu sont des gens qui avaient une vue claire de ce qu’est l’homme, sans catégorisation, avec aucune espèce qui vaille moins que les autres et sans jamais de réduction aux exigences économiques ou sociales.

Dans notre Eglise ensuite, il faut pratiquement dire la même chose : pas seulement parce qu’il y a moins de responsables ordonnés, mais tout simplement du fait que les sociétés aujourd’hui sont moins hiérarchiques ; nous allons dépendre de tous, de la conscience de responsabilité de tous ; l’Eglise, c’est la communauté des croyants (LG, l) ; il n’y aura plus une Eglise dont la majorité des membres se reposent sur l’autorité, le prêtre, l’évêque ou le pape ; si tous n’ont pas intériorisé leur foi, leur charité, l’Eglise sera bien faible ; on ne pourra plus exister par procuration de prêtre ou de pape. Nous sentons depuis quelque temps déjà que nous dépendons de la qualité du corps même des fidèles comme on disait jadis (et l’expression reste bonne, à condition qu’elle ne soit pas comprise comme désignant des inférieurs, ne prenant pas leur responsabilité).
Voilà quelques perspectives. Il faudrait en ajouter d’autres… comme celles non plus seulement d’un vieillissement, mais d’une diminution notable des populations jusqu’ici prospères, d’un très fort accroissement encore, au contraire, de celles qui montent. De très grands pays, des puissances sans doute, sont en vue, l’Inde, la Chine, surtout. Tout va bouger encore, malgré le calme d’aujourd’hui. Et nous sommes en position d’accueillir et donc de préparer un avenir de paix, ou bien de crisper les autres et donc de préparer un avenir de revanche… Faisons très attention de ne pas donner l’impression de la peur ni d’avoir réellement peur comme avec des frontières de forteresses assiégées, nous préparerions notre malheur. Soyons assez imaginatifs pour vendre un idéal social progressiste, plus raffiné que la seule vue du mouvement brownien des forces en lutte, de la lutte pour la vie, de l’écrasement des faibles, un peu à la mode aujourd’hui (darwinisme social) : nous avons un bon capital en Europe à ce sujet, ne le dilapidons pas, ne cessons pas de croire en nous. Nous n’avons pu tout dire. Les évocations faites devraient en susciter d’autres.

C’est déjà l’essentiel, de se mettre en état de concevoir l’avenir avec enthousiasme, accueil des autres, volonté de charité. C’est ainsi que nous vivrons heureux, et inviterons les autres au bonheur.

Père CALVEZ, s. j