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Discours de M. Jean-Noël Dargnies

Extrait du discours de rentrée de M. Jean-Noël Dargnies en septembre 2010

Permettez-moi de partager quelques uns de mes sentiments au moment où j’arrive parmi vous : d’abord de l’admiration, ensuite des convictions, enfin quelques interrogations ou questions…

Admiration…

Beaucoup de motifs d’admiration, au fur et à mesure que je découvre (et cette découverte n’est encore que très partielle) la réalité du Ginette d’aujourd’hui. Certes j’avais un bon nombre de souvenirs de l’époque ou j’étais élève, et les choses n’ont pas tant changé que cela, car l’inspiration reste la même, mais il y a eu un formidable travail pour garder Ginette en phase avec son époque ; je ne citerai que deux éléments parmi tant d’autres :

  • la remarquable semaine d’accueil, où se soudent de manière extrêmement forte les classes et les promotions, et qui est maintenant complètement débarrassée des usages de mauvais goût qui avaient pourtant longtemps été considérés comme inamovibles. Lorsque le bizutage est devenu illégal, la solution de facilité pour Ginette aurait certainement été de tout arrêter…on serait ainsi passé avec de très bonnes excuses, et même peut-être une très bonne conscience, à côté de l’opportunité de constituer, grâce à ces journées d’accueil, un socle extrêmement solide, fait de cohésion de classes, de connaissance entre élèves, de passage de témoin entre ceux qui ont l’expérience de la prépa et les nouveaux arrivants. Je suis admiratif du travail fait par les équipes pédagogiques depuis 15 ans pour relever courageusement le défi de la création d’un nouveau modèle de démarrage d’année qui, aujourd’hui, donne toute sa mesure…
  • deuxième élément d’évolution : l’impressionnant programme de travaux de construction et de rénovation qui a été entrepris et est maintenant largement engagé ; en tant que responsable dans l’équipe nationale de tutelle jésuite, j’avais examiné et approuvé le projet il y a 6 ans, mais maintenant, c’est du concret, et quelle réussite !

Admiration aussi évidemment pour les résultats aux concours. Au-delà de l’indicateur socialement reconnu et dont nous ne pouvons donc pas nous passer, les jeunes qui viennent à Ginette ont comme premier objectif d’intégrer une bonne école : c’est notre premier devoir de les aider à réaliser leur objectif, et nous pouvons avoir la légitime fierté du « devoir accompli » quand nous réussissons.

Admiration enfin, car cette excellence académique n’est pas obtenue au détriment des autres composantes, humaines et spirituelles : notre charte pédagogique stipule que « l’École se propose, tout en préparant aux concours, de conduire les élèves à prendre en charge leur existence d’adulte ; elle veut donc permettre à chacun de développer toute les dimensions de sa personnalité et plus spécialement sa personnalité de croyant » ; je peux vous assurer que ce que j’ai vécu le 30 juin lors de la dernière journée des 1ere année, en particulier la messe et le pique-nique, ainsi que les contacts que j’ai pu avoir avec un certain nombre d’élèves, témoignent que les résultats dans ce domaine, si ils ne sont pas mesurables comme le sont les résultats aux concours, n’en sont pas moins tout aussi remarquables.

Convictions…

Comme vous le savez, je n’ai pas exercé au cours de mon parcours professionnel le métier d’enseignant, mais j’ai été à plusieurs reprises en situation de formateur, et j’ai eu de nombreuses occasions d’être au contact et en situation de responsabilité vis-à-vis de jeunes, j’ai aussi recruté un bon nombre de jeunes cadres au cours de ma vie professionnelle, et pu observer leurs trajectoires dans l’entreprise, et les qualités sur lesquelles ils s’appuyaient pour progresser… j’en tire quelques convictions sur l’Éducation dont je voudrais aujourd’hui souligner 4 aspects :

  • Premier aspect : le rôle essentiel de l’expérimentation, de l’exercice, du « faire soi-même »…c’est certainement une évidence, pour vous, professeurs, que des exercices répétés sont la seule façon d’assimiler un cours, mais cela vaut pour toutes les autres dimensions de l’éducation : on ne peut éduquer au Service sans mettre en situation de service, on ne peut former à l’intériorité sans proposer aux jeunes des expériences de prière…et les discours sur l’ouverture aux autres ne portent leurs fruits que si ils sont accompagnés par des mises en situation concrètes en Inde, en Afrique, mais aussi à l’intérieur même de Ginette.
  • Deuxième aspect : notre responsabilité vis-à-vis de chaque jeune qui nous est confié. Ce n’est pas la réussite moyenne qui nous motive, c’est la réussite de chacun : chaque jeune a un visage, une personnalité, il est unique, et c’est ce jeune que nous voulons aider à donner le meilleur de lui-même ; chacun part d’un certain point, chacun est réceptif à certaines méthodes et pas à d’autres, et ce sont ces particularités que nous devons comprendre… Évidemment, nous avons aussi la responsabilité du groupe, et il peut arriver que l’intérêt supérieur du groupe impose des décisions à l’encontre d’un jeune, mais je pense que cela doit rester exceptionnel.
  • Troisième conviction : j’ai pu observer qu’une qualité parmi les plus importantes pour s’épanouir dans sa vie professionnelle est la confiance en soi. Une confiance en soi qui n’est pas teintée d’arrogance ou de suffisance, mais qui permet d’adopter une attitude positive et déterminée devant les défis que la vie nous réserve. Or, à ma connaissance, il n’y a pas de « cours de confiance en soi »…alors c’est à chacun des membres de la Communauté Éducative de prendre en charge cette formation, surtout vis-à-vis des jeunes qui en sont le plus dépourvus naturellement. Là-aussi, rien de mieux que la mise en situation, l’expérimentation sur le tas, pour faire cet apprentissage…
  • Enfin, quatrième conviction : chacun des adultes de la Communauté Éducative au sens large joue un rôle essentiel dans l’éducation d’un jeune ; le jeune bénéficie énormément de la diversité des adultes qui l’entourent si, dans le même temps, il perçoit instinctivement leur accord profond sur l’essentiel et le fait que lui, le jeune, a du prix aux yeux de chacun d’eux…alors au-delà de nos diversités et quelquefois de nos divergences, nous devons tous avoir à cœur de participer, dans notre fonction et avec tous nos talents, au projet de formation de toute la personne qui est l’essence même de la mission de Sainte Geneviève. Et je ne peux que vous encourager à vous engager dans des activités en dehors de votre propre champ académique, d’ailleurs je sais que c’est déjà le cas pour bon nombre d’entre vous.

Questions…

Laissez-moi maintenant vous partager quelques unes de mes interrogations, de mes questions, au moment où j’arrive à Sainte Geneviève :

  • Qu’en est-il exactement de la « menace » qui pèse sur les Grandes Écoles et donc sur les écoles préparatoires ? Même si ce système est très spécifique à l’enseignement français, je ne suis pas certain que cette menace soit au fond très redoutable, toutefois je pense qu’il faut rester vigilant, et être prêt à se battre pour défendre les prépas à chaque fois que cela sera nécessaire. Cela inclut la participation au débat sur les « compétences » opposées au « savoirs », et la poursuite de la vigilance quant à l’évolution des procédures d’admission.
  • Deuxième question : Est-ce que Ginette est allée assez loin en matière de diversité et d’ouverture sociale ? La diversité est une richesse, l’ouverture sociale est un devoir moral et civique. Beaucoup a déjà été fait, mais pouvons-nous et devons-nous aller plus loin ? Sur les 390 élèves de première année que nous avons accueillis cette année, un petit tiers vient de Paris et Région Parisienne, une grosse moitié de province, et environ 15% de l’étranger. Et la diversité de nos jeunes ne se limite pas à l’origine géographique. Mais peut-on dire pour autant que la population de Ginette ressemble à la population d’aujourd’hui ? Malgré tous les efforts entrepris dans le cadre, par exemple, des cordées de la réussite, n’y a-t-il pas encore trop de lycéens très intelligents, provenant de milieux modestes, qui n’imaginent même pas que la prépa soit possible pour eux, a fortiori la « prestigieuse » École Sainte Geneviève ? Ce n’est pas l’obstacle financier qui est pour nous l’obstacle majeur, car nous bénéficions de ressources significatives pour pouvoir attribuer des bourses, en particulier grâce à la générosité des anciens. Mais je pense que l’on retrouve aujourd’hui, transposé au niveau de la prépa, le blocage culturel si bien décrit pas Albert Camus, lui qui était éternellement reconnaissant à son maître Monsieur Germain de l’avoir aidé à franchir le pas de l’entrée en 6ème au lycée d’Alger, et donc en définitive de lui avoir permis de devenir Camus…
  • Autre question : faudra-t-il, à la fin des travaux, grâce à l’espace libéré, faire évoluer le nombre de classes, et si oui pour s’ouvrir à quel type de formations ? Cette question rejoint d’ailleurs en partie la précédente, et je sais que le bureau des professeurs a créé une commission qui a commencé à réfléchir à la question.
  • Enfin, dernière question pour aujourd’hui, saurons-nous assurer le renouvellement progressif des équipes pédagogiques qu’impose la démographie ? Nous courons le risque d’une forte déperdition de l’expérience acquise et d’une dilution de « l’esprit »… Le recrutement de nouveaux enseignants, de nouveaux cadres éducatifs, est à chaque fois un défi, tout comme l’est celui de la « transmission » à ces nouveaux arrivants. Nous pouvons compter sur le Centre d’Études Pédagogique Ignatien pour nous aider à faire découvrir aux nouveaux arrivants les richesses de la pédagogie ignatienne, et je suis sûr que ceux d’entre vous qui partiront à la retraite dans les années à venir avez à cœur de transmettre votre expérience et votre expertise. Il y à là certainement un des enjeux majeurs des prochaines années.

Fort heureusement, aucune de ces questions ne se pose dans l’urgence… Madame Jubin, et c’est tout à son honneur, n’a pas quitté le navire dans la difficulté, aussi je compte prendre tout le temps nécessaire, d’abord pour mieux découvrir l’école en profondeur, et ensuite pour avoir l’occasion d’écouter tous ceux parmi vous qui souhaiteront me faire part de leur propre réponse ou point de vue sur ces différentes questions.